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f°160

L'assemblée des femmes

comédie

Personnages

  • Praxagora, chef de l'entreprise.
  • Une femme.
  • Plusieurs femmes.
  • Blepyre, mari de Praxagora.
  • Un autre homme.
  • Chrémès.
  • Phidole, ou l'avare.
  • Un hérault.
  • Des vieilles.
  • De jeunes femmes.
  • De jeunes hommes.
  • Une servante et son maître.
  • Chœur de femmes.

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(a) Voyez la préface.

f°161 Praxagora, seule.

Œil brillant de ma lampe faite au tour ! Toi dont la lumière est d'un si grand secours dans les ténebres ! Je veux célébrer ton origine et ta fortune. Le portier t'as formée en agitant sa roue ; mais tu es destinée, comme le soleil, à porter la lumière. Anime ta flamme, et donne-moi par son mouvement quelque heureux présage. Nous ne nous découvrons qu'à toi, et nous ne souffrons d'autres témoins que toi, quand nous vaguons dans les lieux les plus retirés de nos appartements aux doux travaux de Vénus . Toutes nos postures, et les mouvements lascifs dont nous provoquons le plaisir ne sont point cachés à tes regards. Toi seule à l'avantage d'éclairer des lieux toujours sombres, alors que nous t'employons à brûler une toison incommode. Tu nous prêtes ton secours, lorsque nous ouvrons furtivement les portes des lieux où l'on a mis en réserve les fruits délicieux et la liqueur divine de Bacchus . Tu nous aides dans nos larcins et tu gardes un fidèle silence. En récompense, tu sauras l'entreprise que nous avons faite mes amies et moi, à la dernière fête du (a) chapeau blanc . Elles devraient être ici, et je n'en vois encore aucune. Cependant l'assemblée se tient de bon matin, et si l'on ne s'y rend pas

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(b) Il avait ordonné que les femmes prendraient place à part aux spectacles, et ne se mêleraient point aux avec les hommes, à moins qu'elles ne voulussent être censées publiques.

de bonne heure, il ne nous restera que les places que (b) Sphyromaque assigne aux femmes de médiocre vertu. Mais d'où vient ce retardement ? N'auraient elles pu trouver de barbes postiches ? Auraient-elles eu de la peine à dérober les casaques de leurs maris ? Mais je vois une lampe qui s'avance. Je me retire, de peur que ce ne soit quelque homme.

Une femme. Praxagora . Autres femmes. Une femme.

Il est temps de marcher. Voilà le hérault du poulailler qui vient de faire le second cri, pendant que nous nous avançons.

Prax.

Et moi, j'ai passé toute la nuit sans dormir et à vous attendre. Il faut que j'avertisse ma voisine, en grattant à sa porte tout doucement ; car il ne faut pas que son mari nous entende.

Une autre femme.

Je ne dormais pas. Je t'ai bien entendue gratter pendant que je me chaussais. Mon mari, qui es, comme tu sais, un homme de mer, m'a si bien repassée toute la nuit qu'il ne m'a pas laissée dormir. Je ne viens que de lui dérober tout à l'heure sa casaque et je n'ai pu le faire plus tôt. Mais ne vois-je pas Clinarète , Sostrate et Philénète qui s'avancent.

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X

Гλυκη, glycé

f°162 Prax.

Eh ! dépéchez-vous donc. Avez-vous oublié que la Doucet a protesté que celle qui viendrait la dernière paîrait trois bouteilles de vin et un boisseau de ce que vous savez . Voyez-vous Mélistique , femme de Smicythion qui se hate avec ses socques ? Il parait qu'elle a eu bien de la peine à se dérober de son mari.

Une femme.

Regardez Fripe-sauce , la femme du cabaretier, qui porte une lampe dans sa main. Voilà aussi les femmes de Philodont et de Caretate .

Prax.

J'en vois encore bien d'autres. Tout ce qu'il y a de meilleur dans la ville se rassemble ici.

Une femme.

Ma chère ! j'ai eu une peine infinie à m'échapper. Mon mari s'était mis quelques arrête dans la gorge, en mangeant d'une alose à souper. Il n'a fait que tousser toute la nuit.

Prax.

Asséyez-vous, puisque vous voilà toutes venues ; que je vous dise quelque chose. Avez-vous fait tout ce qui avait été résolu à la fête du chapeau blanc ?

Une femme.

Je n'ai pas manqué pour ce qui est de moi. J'ai les aisselles plus garnies de poil qu'un buisson n'est ombragé de feuilles,

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(a) Sa barbe était grande comme un bouclier. C'est pourquoi Platon le comique l'appelait : δακέσφορος, porte-bouclier.

(b) Fendeur de bois.

comme on l'avait arrêté. Et puis, quand mon mari était dehors, je passais le jour à me rembrunir au soleil, après m'être rembrunie de graisses propres à cela.

Une autre.

Et moi, j'ai d'abord jeté le rasoir dehors afin de laisser venir le poil partout et de ne plus rassembler à une femme.

Prax.

Avez-vous des barbes, comme il avait été reglé qu'on s'en fournirait ?

Une femme.

Par Hécate ! n'en voilà-t-il pas une belle ?

Une autre

Et celle-ci, n'est-elle pas aussi magnifique pour le moins que celle de l'avocat (a) Epicrate .

Prax.

Et vous autres, que dites-vous ?

Une femme.

Elles font signe qu'elles en ont toutes.

Prax.

Cela va bien jusqu'ici. Je vois que vous avez aussi pris des socques à la Lacédémonienne et des bâtons et des casaques d'hommes, comme nous l'avions dit.

Une femme.

Voilà un gros tribard que j'ai pris à (b) Lamius , pendant qu'il dormait.

Prax.

Par Jupiter sauveur ! C'est là un de ces gros rondins sous le poids desquels

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πανόπτου, la vue universelle4

forme

par dessus

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on l'entend péter. Il serait propre, s'il avait avec cela le pelisson d' Argus , à tromper le bourreau, comme fit celui qui fit prendre au bourreau son bâton, au lieu de lui-même .

Une femme.

Pendant que les étoiles luisent encore au ciel, dis-nous ce que nous avons à faire. Car tu sais que l'assemblée où nous allons se tient de bon matin.

Prax.

Pardi, la grande affaire est d'occuper les places vis à vis de la tribune de pierre des Prytanes.

Une femme.

Pour moi, j'ai porté cette laine, pour carder toujours en attendant que l'assemblée se formera . Quel mal y aura-t-il ? Mes pauvres enfants sont nus.

Prax.

Vraiment, il est bien question de carder ! Il nous faudra bien donner de garde de laisser voir aucune partie de notre corps. Ce serait une belle chose si, l'assemblée étant pleine d'hommes, quelqu'une de nous, en passant par sur les autres, allait montrer ce qu'elle porte ! Il faut, pour éviter cela, nous placer les premières, tenir nos casaques bien croisées, et nous parer faire parade de nos barbes. Après cela, qui est-ce qui ne nous prendrait pas pour des hommes ? La barbe fait tout. Le général Agyrrius , qui n'était qu'une femme, n'a-t-il pas trouvé le secret de

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passer pour un homme, par le moyen de la barbe du joueur de flûte Pronomis ? Et maintenant, c'est lui qui regle tout dans la ville. C'est pour cela même (j'en jure pour le jour qui vient) que nous avons fait cette entreprise, c'est à dire de nous rendre maitresses de tout dans l'état, afin de servir avantageusement le public. Car, du reste, nous ne voyageons, ni ne portons les armes.



Une femme.

Une chose m'embarrasse. Comment est-ce que des femelles pourront haranguer ?

Prax.

Nous le ferons à merveille. On dit que ceux d'entre les jeunes-gens qui ont le plus d'amants, sont ceux qui jasent le mieux. Et n'est-ce pas notre métier, que d'avoir des amants ?

Une femme.

Je ne sais qu'en dire ; mais il est fâcheux de n'avoir pas d'expérience.

Prax.

Aussi, ne sommes-nous rassemblées ici que pour concerter ce que nous aurons à dire. Est-ce que tu ne te dépêcheras pas d'attacher ta barbe ? Qui sont celles qui se sont étudiées à parler ?

Une femme.

Et qui est-ce d'entre nous, plutôt, qui ne sache pas parler ?

Prax.

Mets vite ta barbe, et dépêche-toi de

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devenir homme. Voilà des couronnes pour moi et pour celles qui voudront haranguer.

Une femme.

Ecoute, ma chère Praxagore , regarde un peu quelque chose de fort plaisant....

Prax.

Elle a la mine d'une seche à demi cuite à qui l'on aurait collé une barbe. Où est le ministre des purgations ? Il est temps qu'on apporte le chat. ( Je vous demande pardon : je voulais dire le cochon de lait ). Qu' Ariphrade se taise ; sa langue n'est pas faite pour parler ; qu'il se mette là. Qui est-ce qui veut haranguer ?

Une femme.

C'est moi.

Prax.

Mets cette couronne sur ta tête, à la bonne heure.

La femme.

La voilà mise.

Prax.

Parle donc.

La femme.

Quoi ? Je prêcherais avant que de boire ?

Prax.

Bon ! il est bien question de boire !

La femme.

Et pourquoi donc prend-on la couronne, si ce n'est pour boire ?

Prax.

Va-t'en dehors d'ici ; tu nous ferais affront à l'assemblée.

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X

X

La femme.

Est-ce qu'on ne boit pas à l'assemblée ?

Prax.

On y boit ?

La femme.

Oui par Diane ! et du meilleur. Et la preuve, c'est qu'il faut être ivre pour faire tout ce qu'on y fait. Pardi je soutiens qu'on y trinque ; et le moyen de croire qu'il n'y ait pas de vin sur le jeu, quand on voit les délibérations qu s'y font ? On s'y dit des injures, comme des ivrognes. Et ceux que les archers emportent, ne sont-ce pas des hommes pris de vin ?

Prax.

Tais-toi ; et t'assieds ; tu ne dis rien qui vaille.

La femme.

Pardi , j'aimerais mieux n'avoir point de barbe que d'être réduite à mourir de soif.

Prax.

Quelque autre veut-elle parler ?

Une autre femme.

C'est moi.

Prax.

Prends cette couronne, comme si tu allais haranguer sérieusement. Parle hardiment et en véritable homme. Appuie-toi gravement sur ton bâton.

La femme.

J'eusse bien voulu que quelque autre de ces messieurs eût pris la parole pour vous représenter des choses importantes ; je me fusse tenu en repos dans ma place. Mais

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puisque personne ne parle, je ne puis m'empêcher de vous dire mon sentiment sur un désordre qu'on ne doit pas souffrir. Quand je vois que les cabaretiers font des réservoirs d'eau dans leurs caves, par les deux Déesses ! ….

Prax.

Par les deux Déesses ? malheureuse ! où as-tu l'esprit ?

La femme.

Qu'est-ce ? Je ne t'ai pas demandé à boire.

Prax.

Non, mais tu fais le personnage d'un homme, et tu emploies un serment de femme. Du reste, tu ne débutais point mal.

La femme.

Par Apollon donc.

Prax.

Tais-toi, tais-toi. Je ne ferai pas un pas davantage pour aller à l'assemblée, si tout ceci ne prend un meilleur train.

La femme.

Qu'on me rende la couronne, je veux recommencer, et j'y ai si bien pensé que je ne ferai plus la même faute. Il me semble, mes dames ....

Prax.

Malheureuse ! tu appelles femmes ces hommes que voilà assemblés ?

La femme.

Pardi , c'est cet Epigone qui en est

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cause, en regardant de son coté, j'ai cru parler à des femmes.

Prax.

Tais-toi, et reprends ta place. Je vois qu'il faut que je prenne la parole. Je prie les Dieux, en mettant cette couronne sur ma tête, que je puisse donner des conseils utiles et dont l'éxécution soit avantageuse à moi, à tout le pays et à vous tous. Je souffre impatiemment tout ce qui se passe dans la ville. Je vois avec douleur qu'elle est gouvernée par des gens qui n'ont aucun talent et qui, pour un jour qu'ils font bien, font mal pendant plus de dix. Se met-on sous la conduite de quelque autre ? C'est encore pis. Il est désagréable de donner de bons avis à des gens d'une humeur difficile, qui pendant qu'ils appréhendent ceux qui les aiment véritablement, importunent ceux qui ne leur veulent point de bien. Il a été un temps que l'on ne parlait point d'assemblées et que l'on esttimait que c'était une chose indigne que d'y recevoir de l'argent. Mais à présent on s'assemble tous les jours et pendant que celui qui ne reçoit rien proteste que ceux-là sont dignes de mort qui ont la lâchété de toucher un modique salaire, ceux qui le reçoivent en sont ravis.

Une femme.

Ah Par Venus ! que tu dis bien !

Prax.

Ah ! tu nommes Vénus ! Ce serait quelque

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chose de plaisant, si tu allais parler de la sorte dans l'assemblée.

La femme.

Je m'en donnerai bien de garde.

Prax.

Il faut s'y accoûtumer dès à présent. Quand on proposa la ligue avec nos voisins, on disait que la ville était ruinée si ce dessein ne s'éxécutait. L'alliance fut-elle faite ? On s'en repentit aussitôt, et celui d'entre les orateurs qui l'avait persuadée fut contraint de prendre la fuite. Si le pauvre est d'avis qu'on arme les vaisseaux, le riche et le laboureur à son aise sont d'une opinion contraire. Si vous n'aimez pas ceux de Corinthe, ceux de Corinthe aussi ne vous aiment guère. Mais ils sont devenus braves, dites-vous ; tachez de le devenir à votre tour. Argius n'est qu'un ignorant : Eh bien ! soit ; vous avez Hiéronyme qui est un si habile homme ! Le salut s'est montré, mais Thrasybule a pris soin de le chasser.

Une femme.

Oh ! que cet homme parle de bon sens !

Prax.

Ah ! voilà comme il faut dire. C'est vous, peuple, qui êtes cause de tout cela. Car pourvu que chacun de vous gagne quelque petite chose, vous vous embarrassez fort peu du public ; et de

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là vient que tout va de travers comme Aesime le boiteux. Cependant, si vous voulez écouter mes conseils, vous pourrez encore apporter remède aux affaires. Je suis d'avis que vous mettiez la ville au pouvoir des femmes. Elles savent ce que c'est que le ménagement, et chacun de vous en fait une heureuse expérience au logis, où l'on se repose de tout sur elles.

Une femme.

Fort bien, par Jupiter , fort bien ! Continue.

Prax.

Or, qu'elles vaillent mieux que nous, c'est ce que je vais vous prouver incontestablement. En premier lieu, il n'y en a pas une qui, dans la manière de teindre les laines à la chaudière, ne suive exactement l'ancienne coûtume ; au lieu que la ville d' Athènes se croirait perdue, si elle ne s'avisait tous les jours de quelque chose de nouveau. Les femmes, assises à leur foyer, grillent leur orge pour le monder, comme elles l'ont toujours fait. Elles portent sur leur tête comme on l'a toujours pratiqué ci-devant. Elles célèbrent la fête des Thesmophories comme on l'a célébré de tout temps. Elles font enrager leurs maris, comme par le passé. Elles ont des galants et les cachent à la maison, comme elles l'ont toujours fait. Elles se font des ragoûts, comme de tous temps. Elles aiment le bon vin pur , comme elles l'ont toujours aimé. Le déduit leur fait plaisir, comme il leur en a toujours fait.

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Donnons-leur donc la ville à gouverner, et ne nous inquiétons pas de ce qu'elles feront. Nous pouvons bien nous assurer premièrement que, comme elles sont mères, elles auront soin du salut des soldats. Pour ce qui est des vivres, en pourront-il manquer, pendant qu'ils seront à la disposition de celles qui les ont mises au monde ? a l'égard de l'argent, la femme est née pour le répandre. Ajoutez à cela que quand elle a l'empire, il n'est pas aisé de la tromper : c'est elle qui trompe les autres. Je passe le reste sous silence, pour ne pas ennuyer. Mais, croyez-moi, vous serez heureux, si vous les rendez maîtresses de tout.

Une femme.

Que c'est sagement dit ! aimable Praxagora ! où en as-tu tant appris ?

Prax.

J'ai demeuré avec mon mari dans un lieu d'où j'entendais une partie de ce qui se disait au sénat. Et puis ; il y a eu des rhéteurs qui m'ont donné quelques leçons.

La femme.

Nous avions bien raison, puisque tu es si habile, de nous te choisir pour notre chef. Il y a tout lieu d'espérer que tu réussiras. Mais, si Céphale entreprend de te contredire, comment lui résisteras-tu à la face de toute l'assemblée ?

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Prax.

Je dirai que c'est un extravagant.

La femme.

On le sait bien.

Prax.

Que c'est un esprit troublé de noires vapeurs.

La femme.

On le sait encore.

Prax.

Qu'il faisait autrefois de fort mauvais pots de terre ; mais qu'en récompense, il manie les affaires de l'état avec une adresse merveilleuse.

Une femme.

Et si Néoclide le chassieux te dis des injures ?

Prax.

Je lui dirai ce qu'on dit à ceux qui font de la cire comme lui : regarde au cul du chien.

La femme.

Et si l'on te pousse ?

Prax.

Je pousserai contre. Je ne suis pas novice en matière de pousserie.

Une femme.

Une chose m'embarrasse. Si les archers veulent te saisir, que feras-tu ?

Prax.

Je me mettrai comme cela, les mains sur les hanches, pour les empêcher de serrer ma taille en me prenant par le milieu du corps.

Une femme.

S'ils veulent t'enlever, nous leur crierons de te laisser.

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L'assemblée des femmes

10e

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f°169 Prax.

Ce n'est pas mal avisé.

Une femme.

Il y a une chose à qui nous n'avons peut-être pas assez bien pensé. Il sera question de hausser les mains, et nous sommes accoûtumées à hausser autre chose.

Prax.

Ce nous sera mal aisé. Cependant c'est une cérémonie nécessaire. Il faut nous exercer à déployer les bras. Allons, troussez vos robes, et chaussez vos socques comme vous voyez que font les hommes quand ils sont prets de sortir pour aller dehors, à l'assemblée ou ailleurs. Après cela, mettez vos barbes, et quand elles seront bien attachées, affublez-vous des casaques que vous avez dérobées à vos maris. Marchez en vous appuyant sur vos bâtons, et chantez quelque vieille chanson rustique.

Une femme.

C'est bien dit ; marchons. Il me semble que je vois d'autres femmes qui viennent de la campagne et qui se hâtent de se rendre à l'assemblée. Dépêchons-nous, car on renvoie ceux qui viennent les derniers, et on ne leur donne rien.



Chœur de femmes.

Hommes ! il est temps de s'avancer. Il faut toujours parler ainsi et n'y pas manquer ; nous serions perdues si nous

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étions découvertes dans une semblable si étrange entreprise. Allons à l'assemblée, messieurs, dépêchons-nous ; car le thesmothête à menacé de ne point donner les trois oboles à quiconque ne serait pas rendu dès la petite pointe du jour. Il faut se hâter et montrer un empressement plein de vivacité. Marche donc Caritimias , et toi Smicythe et toi Dracé , et faisons attention à nous montrer tels que nous devons être. Souvenons-nous, en recevant les maireaux de nous asseoir ensemble afin de confirmer de la main ce que proposeront nos amies (je voulais dire nos amis). Il faudra voir comme je pousserai ces messieurs qui viennent de la ville, qui se tenaient assis et jasaient au repos, quand on ne donnait qu'une obole ; mais à présent qu'on en donne trois, il y a une furieuse presse. Ce n'était pas de même du temps que le généreux Myronide gouvernait. Personne ne demandait de l'argent pour aider l'état de ses conseils. Chacun venait à l'assemblée avec un petit sac où il apportait de quoi boire, avec du pain et deux noix ou trois olives. Mais à présent, il leur faut trois oboles, et ils ne veulent pas travailler s'ils ne sont payés comme les maçons.

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f°170 Blepyre , mari de Praxagora. Un autre homme. Blepyre.

Qu'est-ce que ceci ? Qu'est devenue ma femme ce matin ? Il y a une heure, que mourant d'envie de faire mes affaires, je cherche à tâtons mes socques et ma casaque, et je ne trouve rien. Cependant le tombereau a déjà passé la porte ; j'ai entendu frapper celui qui le conduit. Je m'en vais prendre cette robe de chambre de ma femme et ses mules . Ahi ! où est-ce que je pourrai me décharger de mon paquet en lieu propre ? Bon ! est-ce que la nuit il n'est pas permis de faire partout ? Personne ne me verra dans les ténèbres. Ah ! que je suis malheureux de m'être avisé de me marier sur mes vieux jours ! Que je mériterais bien qu'on me donnât les étrivières ! Non, ma coquine de femme n'est point sortie à bonne intention. Mais quoi qu'il en soit, il faut chier.

L'autre homme.

Qui est-ce ? Il me semble que c'est mon voisin Blépyre .

Blép.

Pardi , c'est lui-même.

L'autre.

Dis-moi un peu, qu'est-ce que j'entrevois là de roux ? Cinésias t'aurait-il conchié ?

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Blép.

Comment cela ? Non, c'est la robe de chambre de ma femme que j'ai prise pour sortir à la porte.

L'autre.

Où est donc ton habit ?

Blép.

Je ne sais ; je n'ai pu le trouver, quoi que je l'aie bien cherché sur mon lit.

L'autre.

Tu ne pouvais le demander à ta femme ?

Blép.

Pardi, elle n'est pas au logis ! Elle s'est échappée je ne sais comment, ni par où. J'ai bien peur qu'elle n'ait quelque mauvais dessein en tête.

L'autre.

Par Neptune ! c'est tout comme chez nous. Ma femme a disparu avec ma casaque ; et ce qui me fâche encore, c'est que ne peux trouver mes socques.

Blép.

Par Bacchus ! ni moi non plus, je n'ai pu trouver les miennes ; je me suis accommodé comme j'ai pu de ces mules, pour ne pas faire dans le lit, car ma couverture est toute neuve, et ce serait dommage de la gâter.

L'autre.

Qu'y a-t-il là dessous ? Quelque autre femme l'aurait-elle invitée à dîner ?

Blép.

Peut-être bien.

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(b) Les Lacédémoniens lui avaient donné de l'argent pour ne point parler contre eux. Il dit qu'il n'avait mangé une poire sauvage qui lui donnait une extinction de voix. C'est comme l'argyrangine de Démosthène .

f°171 L'autre.

Mais elle serait bien méchante de me l'avoir caché. holà donc ; je crois que tu chies un cable ; tu ne finis point. Il est temps d'aller à l'assemblée si je puis trouver mon unique casaque.

Blép.

J'y veux aller aussi, quand j'aurai fait. Mais j'ai mangé des neffles qui m'ont horriblement restreint.

L'autre.

C'est comme la poire sauvage qui empêchait (b) Thrasybule de parler contre les déportés des Lacédémoniens.

Blép.

Par Bacchus ! il faut que j'aie une semblable poire au cul. Il est bouché, hélas ! que deviendrai-je ? car ce n'est pas là seulement ce qui me chagrine ; mais quand je mangerai où ira désormais la matière fécale ? Voilà la porte condamnée. Je suis un homme perdu. hélas ! qui me fera venir un médecin ? N'y a-t-il point quelque homme charitable qui sache des remèdes pour déboucher le cul. A propos, il y a le rhéteur Amynon qui est habile sur l'article ; mais il ne voudra pas l'avouer. Qu'on me fasse venir le médecin Antisthène : c'est un homme incomparable pour les douleurs de cette nature, et il sait ce qu'il faut à un cul qui veut chier. ô vénérable Lucine ! ne m'abandonne pas dans ce tourment épouvantable ; ne

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(c) Il a été parlé de cette corde rougie dans les Acharniens.

permets pas que je crève pour être trop bouché et que mon ventre devienne un pot à merde .



Chrémès . Blépyre . Chrémès

Holà, toi, que fais-tu là ? il me semble que tu chies.

Blép.

Moi ? Point du tout ; je me lève.

Chrém.

Tu as la robe de chambre de ta femme ?

Blép.

Comme je n'y voyais goutte, je l'ai prise pour la mienne. Mais d'où viens-tu toi ?

Chrém.

Je viens de l'assemblée.

Blép.

Déjà ? Est-ce donc fait ?

Chrém.

C'est de bon matin, comme tu vous. O aimable Jupiter ! que la (c) corde rougie qui faisait le tour de la place a apprêté à rire.

Blép.

Tu as donc tes trois oboles ?

Chrém.

Je le devrais ; mais j'ai honte de te le dire. Je suis venu le dernier, et et je n'ai que le sac.

Blép.

D'où vient ?

Chrém.

La place s'est remplie d'une multitude

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de peuple si nombreuse qu'on n'a jamais rien vu de pareil. Je m'imagine que c'étaient tous des cordonniers, gens qui travaillent à l'ombre ; car on ne voyait que des visages blancs dans toute l'assemblée. Ce qui me console, c'est que je n'ai pas été le seul attrapé : il y en a eu bien d'autres qui n'ont rien vu.

Blép.

Je n'aurais donc rien non plus, si j'y allais maintenant.

Chrém.

Vraiment, quand tu y serais allé dès le second chant du coq.

Blép.

Ah ! Mes pauvres trois oboles que j'ai perdues ! Me voilà ruiné. Mais de quoi s'agissait-il donc qu'une si grande multitude de peuple était assemblée de si bon matin ?

Chrém.

Il a plus à messieurs les prytanes de faire délibérer sur le salut de la ville. Le premier qui a voulu parler a été Néoclide le chassieux. Aussitôt le peuple s'est mis à crier en tumulte : n'est-il pas étonnant qu'un misérable qui n'a pu sauver ses paupières, se mêle de raisonner sur le salut de l'état ? Et lui, couvert de confusion et regardant de tous côtés, s'est mis à dire : que faut-il donc que je fasse ?

Blép.

Si j'avais été là, je lui aurais dit :

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(d) Plante laiteuse, dont le jus est très corrosif.

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(e) Prix d'un manteau.

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frotte-toi les yeux, le soir en te couchant, d'un bon collyre composé d'ail et détrempé de jus de tethymole (d) .

Chrém.

Après lui s'est levé un Roger Bontemps qui nous a paru tout nu, et en effet, il n'avait point de manteau. Il s'est écrié : Vous voyez, messieurs, qui j'aurais bon besoin de salut moi-même, et d'un salut de quatre (e) statères. Cependant, je ne laisserai pas de vous fournir un moyen qui peut sauver la ville et les habitants. Il faudrait ordonner aux foulons de donner à chacun une bonne robe bien chaude à l'entrée de l'hiver. Ce serait le moyen de ne gagner jamais la pleurésie. Et ceux qui n'ont point de couverture, il faut qu'il leur fût permis d'aller dormir après le bain, chez les teinturiers de cuir. Et quiconque laisserait son voisin se morfondre à la porte pendant l'hiver, serait condamné à lui donner trois couvertures.

Blép.

Par Bacchus ! celui-là donnait un fort bon avis. Mais je me défie bien qu'il n'aura pas été suivi. On aurait dû cependant faire cette loi, et y ajouter que les blatiers auraient fourni trois mesures de farine à ceux qui en auraient eu besoin. Le pauvre Nausicyde s'en serait bien trouvé.

Chrém.

Après celui-là s'est levé un beau jeune homme fort blanc, que l'on aurait pris

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pour Nicias , qui, prenant la parole a soutenu qu'il fallait remettre la ville aux femmes. Aussitôt toute cette multitude de cordonniers s'est écriée que c'était bien dit. Mais ceux de la campagne se sont mis à murmurer.

Blép.

Pardi, ils avaient raison.

Chrém.

Mais ils ne faisaient pas le plus grand nombre. Le jeune homme, renforçant sa voix, a dit beaucoup de bien des femmes et beaucoup de mal de toi.

Blép.

Et comme quoi encore ?

Chrém.

Premièrement a dit que tu ne valais rien.

Blép.

Et toi ?

Chrém.

Il n'en a rien dit. Ensuite que tu es un larron.

Blép.

Quoi ? Moi seul ?

Chrém.

Un calomniateur.

Blép.

Rien que moi ?

Chrém.

Et mille autres choses comme cela.

Blép.

Et qui m'en a jamais accuse ?

Chrém.

Mais pour ce qui est des femmes, il a

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712

ajouté que c'étaient des trésors de bon conseil et de ressources ; qu'elles n'avaient jamais révélé les mystères de Cérès , au lieu que toi et moi nous sommes souvent tentés de le faire.

Blép.

Par Mercure , il n'a pas menti sur l'article.

Chrém.

Avec cela qu'elles se prêtent libéralement les unes aux autres leurs habits, leurs joyaux, leur argent, leurs meubles, le tout sans témoins, et qu'elles se rendent fidèlement ce qu'elles ont emprunté ; ce que plusieurs d'entre nous ne font pas.

Blép.

Non, par Neptune , quant à prêter sans témoins.

Chrém.

Qu'elles ne font point métier de donner des avis contre les fraudeurs ; qu'elles ne font point de procès ; qu'elles ne congédient point l'assemblée pour rompre une délibération. Enfin il a dit des femmes mille biens et autres.

Blép.

Qu'a-t-on résolu ?

Chrém.

Que tu leur abandonneras le gouvernement de la ville, car c'est la seule chose dont on ne se soit pas encore avisé jusqu'à présent.

Blép.

Et cela a passé ?

Chrém.

C'est une affaire résolue.

Blép.

Quoi ? on leur a commis tous les soins

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713

f°174

dont on chargeait ordinairement les citoyens ?

Chrém.

Voilà le fait.

Blép.

Ce ne sera donc plus moi qui vais juger ; ce sera ma femme ?

Chrém.

Ce ne sera plus toi qui nourriras ta famille : ce sera ta femme.

Blép.

Ce ne sera donc plus moi qui m'embarrasserai le matin de ce qu'on pourra mettre sous la dent ?

Chrém.

Tu vivras sans embarras et tu péteras à ton aise au logis : ce seront les femmes qui auront tout le soin.

Blép.

A l'âge où nous sommes, il est bien fâcheux pour nous que les femmes prennent les rênes du gouvernement. Elles nous forceront à les.....

Chrém.

A les quoi ?

Blép.

A les caresser.

Chrém.

Et si nous ne pouvons ?

Blép.

Il est dur d'y être forcés.

Chrém.

Mais s'il est du bien de l'état d'en user ainsi ? Encore faut-il prendre quelque chose sur soi. Aussi bien nos bonnes gens de grands-pères, nous

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X

ont-ils appris que la destinée de cette ville est de retirer toujours de grands avantages des plus extravagantes solutions. O vénérable Pallas ! Et vous Dieux ! faites que celle-ci nous soit salutaire. Je me retire. Adieu.

Blép.

Adieu, Chrémès .

Le chœur . Praxagora . Le chœur.

Avance, marche. Quelqu'homme nous suit-il ? Tourne-toi, regarde de tous côtés, prends garde à toi, évite les curieux qui peuvent t'observer ; fais grand bruit en marchant. Ce serait une grande confusion pour nous, si les hommes découvraient tout ce mystère. Ramasse-toi mieux. Jette les yeux à droite et à gauche, de peur d'accidents. Hâtons-nous ; nous voilà près du lieu d'où nous sommes parties pour l'assemblée, et voilà la maison de notre générale qui a ouvert l'avis que le consentement de l'assemblée a confirmé. Il ne faut point nous amuser ici avec nos barbes, de peur qu'on ne nous voie et qu'on ne nous reconnaisse. Rangeons-nous à l'ombre, serrons-nous près du mur, et tenons l'œil alerte. Il est temps de redevenir ce que nous étions auparavant. Dépêchons-nous ; voilà notre générale qui revient de l'assemblée. Jetons vite ce bouclier qui nous pend au menton il y a assez longtemps.

Prax.

Mes amies, toutes choses ont réussi comme nous

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f°175

l'avions projeté. Dépêchons-nous, avant que l'on nous voie, de jeter ces casaques ; quittons ces socques et en détachons vite les cordons ; défaites-vous de vos bâtons. Je te laisse le soin, ma chère, d'arranger tout cela. Pour moi, je vais tâcher de rentrer au logis avant que mon mari puisse me voir et de remettre la casaque où je l'ai prise et toutes les autres choses en leur place.

Le chœur.

On a fait tout ce que tu as ordonné. C'est à toi maintenant de nous dire ce qui nous reste à faire, tu nous trouveras prêtes à t'obéir ; car nous reconnaissons que par ton mérite et ton esprit, tu es la plus digne de nous commander.

Prax.

Attendez-moi là. Je veux me servir de vos conseils, pour bien user de la puissance qui nous a été donnée, puisque je vous ai reconnues courageuses dans les tumultes et les dangers.

Blepyre . Praxagora . Blép.

Hola ! Praxagora , d'où viens-tu ?

Prax.

Que t'importe, mon bonhomme ?

Blép.

Que m'importe ?

Prax.

Que tu es simple ! ne vas-tu pas me reprocher

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quelque galant ?

Blép.

J'aurais peut-être tort de ne t'en reprocher qu'un ?

Prax.

Il est aisé d'en examiner la vérité.

Blép.

Comment cela ?

Prax.

Tu n'as qu'à voir si ma tête sont les essences.

Blép.

On baise bien les femmes sans cela.

Prax.

On ne m'a pourtant rien fait.

Blép.

D'où vient donc que tu es sortie si matin avec ma casaque ?

Prax.

Une femme de mes amies qui était en couches m'a envoyé quérir cette nuit.

Blép.

Il fallait me le dire.

Prax.

Quoi, mon cher mari, voulais-tu que je lui refusasse mon secours dans un besoin si pressant ?

Blép.

Je te dis qu'il fallait m'en parler. Il y a là-dessus quelque chose qui ne vaut rien.

Prax.

Par les deux Déesses, il n'y a que cela, et l'on me pressait extrêmement.

Blép.

Il fallait donc prendre tes habits et non pas

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f°176

les miens, et ne pas me laisser tout nu, sans lumière, comme un trépassé à qui il ne manquait plus qu'une couronne.

Prax.

Il fait froid, et je suis délicate : j'ai pris la casaque pour me tenir chaudement. De quoi te plains-tu, mon petit mari, je t'ai laissé dans un bon lit et bien couvert.

Blép.

Mais les socques et le bâton s'en sont aussi allés avec toi.

Prax.

C'était pour sauver la casaque. J'imitais ta démarche ; je faisais beaucoup de bruit avec les pieds, et je heurtais le pavé avec le bâton.

Blép.

Sais-tu bien que tu es cause que nous ne dînerons point aujourd'hui ? Je n'ai pu aller à l'assemblée.

Prax.

Ne t'en embarrasse point : elle a fait un beau garçon.

Blép.

Qui ? L'assemblée ?

Prax.

Nous ne nous entendons pas.

Blép.

Enfin, j'y serais allé sans toi.

Prax.

Ce qui est fait est fait.

Blép.

Mais je te l'avais dit dès hier.

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718

X

Prax.

Je m'en ressouviens présentement.

Blép.

Sais-tu ce que l'on a résolu ?

Prax.

Pardi non.

Blép.

Tu n'as désormais qu'à te tenir en repos et faire bonne chère. On dit qu'on a résolu de vous abandonner le soin de l'état.

Prax.

Pourquoi faire ? Pour lui filer des habits ?

Blép.

Non, parbleu ! Pour le gouverner.

Prax.

Gouverner quoi ?

Blép.

Toutes choses généralement.

Prax.

Par Vénus ! Si cela est vrai, que la ville va être heureuse !

Blép.

Et comment ?

Prax.

En toutes manières. On n'aura plus la hardiesse de faire des choses aussi honteuses qu'on en a fait jusqu'ici. L'on ne verra plus de faux témoins on ne verra plus de dénonciateurs.

Blép.

Au nom des Dieux ! ne fais point cela ; tu m'ôterais le plus clair de mon revenu.

Prax.

Pauvre homme ! Laisse-moi dire. On ne verra plus

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X

X

f°177

tirer la laine ; on ne portera plus envie à son prochain ; il n'y aura plus de gueux, plus de gens nus, on ne dira plus d'injures ; on ne prendra plus de gages.

Blép.

Par Neptune ! tu nous promets là de grandes choses, si tu peux les accomplir.

Prax.

Je te ferai voir comment je prétends y réussir. Et je veux que tu en conviennes toi-même.

Le chœur . Praxagora . Blépyre . Le chœur.

Il est temps de développer ton esprit et de réveiller ta philosophie pour prendre le parti de tes amies et faire voir à ce peuple le bonheur dont il doit jouir sous notre conduite. La ville attend de toi dans cette occasion quelque chose de sagement inventé qui n'ait point encore été dit. Ces messieurs n'aiment point à voir ce qu'ils ont déjà vu auparavant. Dépêche-toi donc : un plaisir bientôt fais semble être donné de la main des Graces même.

Prax.

Je sais bien que je ne dirai que de bonnes choses ; mais j'ai bien peur que les spectateurs, s'attachant scrupuleusement à leurs vieilles coûtumes, ne veuillent pas suivre les nouvelles routes que je vais leur montrer.

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X

Blép.

Ne crains rien nous aimons la nouveauté sur toutes choses, et nous nous éloignons tous les jours de nos anciennes pratiques.

Prax.

Qu'on ne m'interrompe donc point avant que d'avoir entendu tout ce que j'ai à dire. J'établis d'abord qu'il faut que tout soit en commun et que tous vivent sur le commun. Je ne veux point que l'un soit riche pendant que l'autre est dans la misère ; que celui-ci ait de grandes pièces de terre pendant que celui-là n'a pas seulement où se faire mettre après son décès ; qu'un particulier ait une multitude d'esclaves, pendant qu'un autre n'a qu'un seul habit valet . Je veux que tous vivent de la même manière et soient aussi à l'aise les uns que les autres.

Blép.

Comment est-ce que toutes choses pourront être communes ?

Prax.

Merde en ta gueule !

Blép.

Les étrons seront donc aussi en commun.

Prax.

Ahi ! tu m'as interrompue dans le plus bel endroit. Premièrement, je rendrai la terre commune à tous, et je mettrai en commun tout l'argent, tout le bien des particuliers. Nous nous nourrirons tous de cette masse commune dont nous aurons le manîment et la dispensation.

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f°178 Blép.

Ceux qui n'ont point de terre, mais qui ont de l'argent, de bonne monnaie de Perse, comment se pourront-ils résoudre à s'en défaire ?

Prax.

Ils mettront tout en commun ou ils se parjureront.

Blép.

Il ne s'en soucieront guères ; car ce n'est qu'en se parjurant qu'ils l'ont acquis.

Prax.

Au reste, l'argent qu'ils cacheront ne leur servira de rien.

Blép.

D'où vient ?

Prax.

C'est qu'il n'y aura plus de pauvres. Chacun possèdera tout, pain, viande, poisson, gâteaux, habits, vin, couronnes, pois chiches. Eh bien ! de quoi servira d'avoir caché son fait ? Là, dis-le moi un peu.

Blép.

Est-ce que ceux qui ont tout ce que tu dis en abondance, ne sont pas les plus grands larrons ?

Prax.

Cela serait bon, si nous suivions encore les anciennes lois ; mais à présent que tout va être en commun, de quoi servirait de rien cacher ?

Blép.

On aura vu une jolie créature et l'on serait bien aise d'en jouir ; pour en venir

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X

X

à bout, on lui donnera ce qu'on aura mis en réserve. Pourrait-on disposer également de ce qui serait en commun ?

Prax.

On le fera pour rien ; car je prétends que les femmes seront communes, et coucheront avec les premier venu.

Blép.

Si cela est, gare la plus belle ! Tout le monde voudra l'avoir.

Prax.

Les laides, les camardes, seront assises auprès des belles ; et l'on ne pourra jouir de la belle, qu'après avoir fait la courtoisie à la laide.

Blép.

C'est à dire que nous autres vieux, qui nous n'avons plus qu'un coup à tirer , nous ne pourrons jamais arriver jusqu'aux belles.

Prax.

Vous ferez ce que vous pourrez, mais mon dessein est qu'il n'y ait point de femme qui ne soit employée.

Blép.

Mais il faudrait aussi penser aux hommes. Je crains fort que l'on néglige les laids pour ne courir qu'après les beaux.

Prax.

Quand les beaux se retireront le soir après soupé, ils seront assiégés par les laids ; et l'on ne pourra chercher avec ceux-là que l'on n'ait contenté ceux-ci.

Blép.

Quoi ? ce fichu nez camard de Lysistrate

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f°179

sera aussi aise que les plus beaux nez ?

Prax.

Sans doute : et ce sera le plaisir de voir comme on se moquera des hommes les mieux faits et les plus propres de ces pimpants qui ont des bagues aux doigts. Un gros pataud, un sabotier leur dira : garde les manteaux, mon beau monsieur ; je dois passer devant, et tu n'auras que mes restes.

Blép.

En vivant de la sorte, comment est-ce que chacun reconnaîtra ses enfants ?

Prax.

Qu'importe ? chacun reconnaîtra pour son père celui qui aura l'âge de l'être.

Blép.

L'inconvénient que j'y trouve est que, si, présentement que chaque enfant connaît son père il arrive cependant assez souvent qu'il cherche à l'étranger ; quand les enfants n'auront plus cette certitude, ils maltraiteront étrangement tous les vieillards.

Prax.

Tous les autres prendront le parti de celui qu'on traitera mal ; ce qu'on ne faisait pas auparavant parce qu'on n'y avait point d'intérêt. Mais à présent que chacun dira : autant m'en prend au nez ; on n'entendra pas plus tôt crier quelqu'un que l'on ira au secours.

Blép.

Tu ne raisonnes pas trop mal. Mais quoi ?

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Le moyen de souffrir qu’ Épicure ou Leucolophe vienne m'aborder et m'appeler papa.

Prax.

Bon ! Et si Aristylle venait te sauter au cou, te dire que tu es son père ?

Blép.

Je lui donnerais sur la geule.

Prax.

En attendant, il t'aurait parfumé de son faguenas. Mais console-toi : il est né avant l'ordonnance ; et tu n'as pas à craindre qu'il vienne te baiser.

Blép.

Tant mieux pour lui, car.... mais à propos : qui labourera la terre ?

Prax.

Ce seront les esclaves. Pour toi, tu n'auras d'autre soin que d'aller souper, quand l'ombre du cadran sera de dix pieds de long.

Blép.

Et les habits, qui les fournira ? cela mérite bien qu'on y pourvoie.

Prax.

Vous userez d'abord ceux que vous avez. Après cela nous vous en ferons d'autres.

Blép.

j'ai encore une petite difficulté. Si l'on perd un procès, où prendra-t-on de quoi payer les dépens ? Il ne serait pas juste de prendre cela sur le commun.

Prax.

Il n'y aura plus de procès.

Blép.

Ah ! que des gens ruinés ! si cela est.

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725

X

f°180 Prax.

Pauvre homme ! et sur quoi veux-tu que l'on plaide ?

Blép.

Belle demande ! ma foi, sur tant de choses ! Premièrement, j'aurai prêté, et l'on ne voudra point rendre.

Prax.

Comment veux-tu que l'on prête, si tout est en commun ?

Blép.

On l'aura dérobé !

Prax.

C'est bien dit, par Cérès ! J'y mettrai bon ordre.

Blép.

Je vais te faire une question qui t'embarrassera. Quand on aura un peu trop bu, et donné des coups à quelqu'un, où prendra-t-on de quoi payer l'amende.

Prax.

On punira les querelles par le retranchement des vivres.

Blép.

Mais n'y aura-t-il point de larrons ?

Prax.

Est-ce qu'on vole ce qui est à soi ?

Blép.

Les coureurs de nuit ne tireront-ils plus la laine ?

Prax.

Tu n'auras rien à craindre, pourvu que tu demeures au logis, et ne coures point le soir dehors comme auparavant. Au reste, si l'on t'arrache ton habit, laisse-le aller ; on t'en

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donnera un autre sur le commun, qui vaudra mieux.

Blép.

Est-ce qu'on ne fera plus rouler le dé ?

Prax.

A quoi bon ?

Blép.

Comment prétends-tu nous faire vivre ?

Prax.

Tous en commun : je ne ferai qu'une maison de toute la ville. J'ôterai toutes les cloisons et l'on ira librement les uns chez les autres.

Blép.

Où nous feras-tu manger ?

Prax.

Je ferai des salles de tous de tous les auditoires.

Blép.

Et la tribune, qu'en feras-tu ?

Prax.

J'en ferai un buffet pour mettre les coupes et les cruches ; et du reste j'y ferai monter des petits enfants qui réciteront des vers à la louange de ceux qui auront fait leur devoir à la guerre, et des satyres satires contre les lâches, qui leur feront si grande honte, qu'ils n'oseront souper.

Blép.

Par Apollon ! cela sera plaisant. Que feras-tu des boîtes où l'on met les suffrages ?

Prax.

Je les mettrai dans la place, au près de la statue d' Harmodius , et je m'en servirai pour tirer au sort les lieux où chacun devra aller

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X

f°181

souper, selon la lettre qu'il aura tiré. Le crieur dira : que ceux qui ont tiré un B aillent à la basilique ; ceux qui auront un Th, au palais de Thésée ; ceux qui auront un K au marché au blé, faire carousse .

Blép.

Et celui qui n'aura point tiré de lettre, où soupera-t-il ? Les autres le chasseront.

Prax.

Cela n'arrivera point : nous aurons soin de tout le monde. Enfin chacun s'en allant après soupé, la couronne sur la tête et le flambeau à la main, sera agréablement attaqué au détour des rues par des femmes qui lui diront : Viens chez nous, tu y trouveras la plus jolie personne.... En même temps, une autre femme dira de son balcon : j'en ai ici une bien plus belle et plus blanche, mais il faudra coucher avec moi auparavant. D'un autre côté, l'on verra les laids et les mal bâtis, qui obsèderont les beaux jeunes hommes, et leur diront : holà ! le bel Adonis , où est-ce que tu coures. Attends ; il est dit que nous passerons devant, et que vous autres vous croquerez les marmot à la porte. Là, dis-moi un peu : cela ne plaira-t-il pas à tout le monde ?

Blép.

Pour ce qui est de moi, je m'en contente.

Prax.

Je m'en vais à la place avec une crieuse, afin d'y recevoir ce qu'on apportera. Il faut commencer par songer aux vivres, et je veux

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X

X

vous faire faire bonne chère aujourd'hui.

Blép.

Quoi ? nous allons être régalés ?

Prax.

Je le prétends bien. Après cela, il faut que je fasse tenir en repos toutes les catins publiques.

Blép.

D'où vient ?

Prax.

C'est pour empêcher qu'elles n'aient la crème de nos jeunes-gens. Il n'est pas juste que des esclaves à la faveur de quelques ajustements , enlèvent les plaisirs destinés aux personnes libres. Qu'elles se contentent d'avoir des esclaves comme elles à leur rembourrer le bât .

Blép.

Je te suivrai afin d'avoir le plaisir d'être regardé et d'entendre dire : voilà le mari de madame la gouvernante.

Un homme qui apporte. Un avare. L'homme qui apporte.

Dans le dessein de porter à la place tout ce qui est à moi, je fais l'inventaire de toute ma maison. Viens, d'abord, ma belle Cinachyre4, le plus joli de tous mes meubles, qui m'a mis tant d'outres sur le corps côté ; tu seras propre à porter les corbeilles à la fête de Cérès . Où est la servante qui porte mon tabouret ? Qu'on apporte la

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X

f°182

marmite. Pardi , te voilà aussi noire que si tu avais servi à faire cuire le noir dont Lysicrate se teint les cheveux. Holà ! la femme de chambre de madame ! mets toi là. qu'on fasse venir la porteuse d'eau. Ah ! Te voilà. Prends cette cruche. Viens ici, peste de chanteuse, qui par tes aubades m'as souvent fait lever plus matin qu'il ne fallait pour aller à l'assemblée. Qu'on apporte cette caisse où sont les bougies ! Donnez les rameaux. Apportez les trépieds, le pot à l'huile, les autres pots et toute la boutique.

L'avare.

Moi ? J'apporterais ce que j'ai ? quelque lot ! Par Neptune ! je n'en ferai rien. J'y regarderai plus d'une fois auparavant. Quoi ? Me défaire sottement de ce qui m'a coûté tant de sueurs et tant d'épargne. Je veux un peu voir comment font les autres. Holà ! L'homme, que veulent dire tous ces ustensiles ? déménages-tu ? ou si tu les vas mettre en gage.

Le 1er.

Non.

L'avare.

D'où vient donc que tout cela se met en marche ? Est-ce pour porter chez le crieur Hiéron .

Le 1er.

Par ma foi, ne me fais porter tout cela à la place, pour être mis au trésor public, comme il a été ordonné.

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730

L'avare

En vérité, tu fais porter tout cela à ma place ?

Le 1er.

Sans doute.

L'avare.

Par Jupiter sauveur ! tu es un pauvre homme.

Le 1er.

Comment donc ?

L'avare.

Comment ? Il n'y a rien de plus clair.

Le 1er.

Est-ce donc qu'il ne faut pas obéir aux lois ?

L'avare.

A quelles lois, malheureux ?

Le 1er.

A celles que l'on vient d'établir.

L'avare.

Quoi ? Ce n'est que cela ? Ma foi, tu es bien fou.

Le 1er.

Bien fou, moi ?

L'avare.

Oui, et le plus fou de tous les hommes.

Le 1er.

Quoi ? Parce que je fais ce que l'on me commande ?

L'avare.

Est-ce qu'un homme d'esprit fait jamais rien de ce qu'on lui ordonne ?

Le 1er.

Il le doit.

L'avare.

Oui, quand il n'a point de cœur.

Le 1er.

Tu prétends donc ne rien porter ?

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X

f°188 L'avare

J'attendrai un peu, pour jusqu'à ce que j'aie vu tout ce que ceci veut dire.

Le 1er.

Que verras-tu ? Sinon que tout le monde s'empresse de faire comme moi.

L'avare.

Je le croirai quand je l'aurai vu.

Le 1er.

On ne parle d'autre chose dans toutes les rues.

L'avare.

Je laisse dire.

Le 1er.

Chacun proteste qu'il portera tout.

L'avare.

Je le laisse protester.

Le 1er.

Ton incrédulité me fait enrager.

L'avare.

Enrage.

Le 1er.

Que Jupiter t'écrase !

L'avare.

A la bonne heure. Penses-tu que ceux qui ont tant soit peu de bon sens portent rien ? Nous n'avons point appris cela de non pères ; nous savons prendre et nous se savons point donner ; et c'est comme cela, pardi , qu'il faut faire. Les Dieux nous en montrent l'exemple par la situation des mains de leurs statues. Quand nous les prions de nous donner des biens, ils ont la main étendue, comme pour recevoir, plutôt que pour donner.

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Le 1er

Malheureux ! Laisse-moi faire ce que j'ai résolu. Il faut lier tout ceci. Où est la corde ?

L'avare.

C'est donc tout de bon.

Le 1er.

Oui, par Jupiter ! et voilà deux trépieds que je lie ensemble.

L'avare.

Quelle folie ! Pourquoi ne pas attendre à voir comment feront les autres ? Et puis....

Le 1er.

Et puis quoi ?

L'avare.

Attendre encore et lambiner.

Le 1er.

A quoi bon toute cette lambinerie ?

L'avare.

Pauvre tête ! Ne t'imagines-tu pas bien que s'il arrivait quelque tremblement de terre, si l'on voyait quelque feu follet, si le chemin était traversé par un chat ; tous ces mauvais présages détourneraient le monde de cette ridicule entreprise.

Le 1er.

Je ne serais pas bien dans mes affaires, si à force de lambiner, je ne trouvais plus où mettre tout ceci.

L'avare.

Oh ! Pour cela, tu n'as que faire d'avoir peu ; tu trouveras toujours de la place de reste, quand tu ne viendrais qu'à la nouvelle lune.

Le 1er.

A ton avis ?

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733

(a) Il fait allusion à un décret d' Antisthène qui portait d'attendre trente jours pour certaine formalité.

f°184 L'avare

Ne sais-tu pas bien comment on fait ? On est fort prompt à délibérer en public, mais on se fait bien tirer l'oreille pour l'éxécution.

Le 1er.

Je t'assure que tout le monde portera.

L'avare.

Et si l'on ne porte pas ?

Le 1er.

Non, non ; l'on portera.

L'avare.

Et si l'on ne porte pas te dis-je ?

Le 1er.

Nous aurons querelle avec les désobéissants.

L'avare.

Et s'ils sont les plus forts ?

Le 1er.

Il faudra leur céder. Adieu.

L'avare.

Et s'ils font vendre tout cela.

Le 1er.

Puisses-tu crever !

L'avare.

Et quand je crèverais ?

Le 1er.

Tu ferais fort bien.

L'avare.

Enfin, il est donc résolu que tu porteras ?

Le 1er.

Sans doute, car je vois mes voisins qui font comme moi.

L'avare.

Je t'assure qu' Antisthène (a) n'en fera rien et qu'il demeurera plutôt trente jours à chier.

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734

Le 1er

Va te promener.

L'avare.

Pour Callimaque , ce maître à danser si gueux et Callias qui s'est ruiné par ses prodigalités ils n'auront pas de peine à porter ce qui leur reste. Mon pauvre ami, quel plaisir prends-tu à perdre ton bien ?

Le 1er.

Tu te moques.

L'avare.

Je me moque ! Eh ! ne vois-je pas tous les jours qu'on nous berce de ces sortes de décrets, utiles dans la spéculation, mais qu'on ne met jamais en pratique ? Te souvient-il de ce qui avait été réglé pour le prix du sel ?

Le 1er.

Je m'en souviens de reste.

L'avare.

As-tu perdu la mémoire de ce décret qui donnait cours aux pièces de cuivre.

Le 1er.

Je ne me souviens que trop que ce fut de la fausse monnaie pour moi. J'avais acheté des raisins ; et les joues pleines de ces pièces de monnaie, j'étais au marché pour acheter de la farine, et tendais mon sac lorsque le héraut se mit à crier : Il est défendu à qui que ce soit de recevoir des pièces de cuivre ; on ne se servira plus que d'argent.

L'avare.

Et dernièrement, n'aussions-nous pas juré

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littéral

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f°189

que la ville allait profiter de cinq cents talents, quand Euripide s'avisa de décret qui ordonnait de lever la quarantième. Tous le monde dorait Euripide . Mais quand, après avoir bien examiné l'affaire, on eut trouvé que l'on était loin du compte et que l'on eut annulé le décret, Euripide , tout d'or, devint tout de poix.

Le 1er.

Ce n'est plus de même ; car alors c'était nous qui commandions ; à présent ce sont le femmes.

L'avare.

Ces pisseuses ? Par Neptune ! Je m'en donnerai bien de garde.

Le 1er.

Je ne veux plus entendre toutes tes balivernes. Holà, garçon, mets cela sur ton épaule.

Un herault. L'avare. L'homme qui a apporté. Le hérault.

Habitants ! Dépêchez-vous d'aller trouver la gouvernante , afin que chacun tire au sort le lieu où il doit aller souper. Les tables sont couvertes de toutes sortes de biens. Les lits seront garnis de couvertures et de tapis. Les parfumeuses sont occupées à verser du vin dans les coupes. fait cuire les viandes ; les levrauts sont en broche ; les petits gâteaux sont au four ; on fait des couronnes ; on cuit les croquantes ; les jeunes filles font bouillir les

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(b) Officier de cuisine, qui sur les vaisseaux avait eu le soin de distribuer les portions à l'équipage.

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X

marmites pleines de purée ; et (b) Smée , parmi elles, vêtu d'une casaque de cavalier lêche leurs plats. Le vieillard, vêtu d'une bonne robe bien chaude, avec de souliers mignons dans ses pieds, rit de tout son cœur avec un autre jeune homme de son âge. On a jeté les grosses socques et le manteau pesant. Allez donc vite : on vous attend avec de la bonne bouillie toute chaude ; ouvrez la bouche.

L'avare.

Je m'en vais donc. A quoi bon différer ? Il faut obéir puisque la république l'ordonne.

Le 1er qui a apporté.

Où prétends-tu donc aller toi n'as rien porté ?

L'avare.

Je prétends aller souper.

Le 1er.

Il n'en sera rien, si nos dames veulent m'en croire, à moins que tu n'apportes.

L'avare.

J'apporterai.

Le 1er.

Quand cela ?

L'avare.

Il n'y aura point de retardement de mon coté.

Le 1er.

Comment donc ?

L'avare.

Il y en aura d'autres encore plus paresseux que moi.

Le 1er.

Et cependant, tu vas souper ?

L'avare.

Et le moyen de s'en dispenser ? Il faut

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737

X

f°186

bien servir l'état selon ses forces.

Le 1er.

Mais si l'on t'en empêche ?

L'avare.

Je me glisserai en tapinois.

Le 1er.

Et si l'on te donne les étrivières ?

L'avare.

Je m'en plaindrai à nos dames.

Le 1er.

Et si elles se moquent de toi ?

L'avare.

Je me tiendrai à la porte.

Le 1er.

A quoi faire ?

L'avare.

Pour dérober quelque bribe de ce que l'on apportera.

Le 1er.

Prends la peine de marcher derrière. Où es tu Sicon , et toi Parménon ? Portez tout cela.

L'avare.

Permets que je t'aide.

Le 1er.

Non pas, s'il te plait. J'aurais peur que tu n'allasses dire à la gouvernante que cela est à toi.

L'avare.

Par Jupiter ! Il faut pourtant que je m'avise de quelque stratagème pour garder ce que je puis avoir, et souper néanmoins avec les autres. Fort bien ; j'ai trouvé une bonne invention.

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Allons, allons : nous souperons, quoiqu'on en dise.

Une vieille. Une autre vieille. Une jeune femme. Une vieille.

Est-ce que les hommes ne viendront point ? Le temps se passe. Il y a longtemps que, plâtrée de céruse et parée de cette belle robe jaune, je suis ici à rien faire, en chantant toute seule, dans le dessein d'accrocher quelqu'un. Venez, muses, logez-vous dans ma bouche et m'inspirez quelques airs amoureux.

Une autre vieille.

Ah ! Je t'y prends, vieille pourrie ! Tu ne m'avais donc prévenue ? Tu croyais que personne ne gardait les vignes et du prétendais vendanger toute seule ? Tu chantes donc pour attirer les passants ? Oh ! Je chanterai aussi, quand cela devrait être importun aux spectateurs. Qu'importe ? plus la chose sera ridicule et plus elle sera comique.

La 1re.

Parle à ton écot et te retire ; et toi, ma mie, prends ta flûte, et m'entonne quelque chose digne de toi et de moi.

L'autre.

Si quelqu'un veut avoir du plaisir, c'est avec moi qu'il faut coucher. Ces jeunes filles ne savent rien : c'est dans un âge mûr

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f°187

qu'il faut chercher la vraie méthode des plaisirs. De mon côté, je défie qui que ce soit d'aimer avec plus d'emportement celui que j'aurai entre mes bras, et je ne craindrai pas qu'il me veuille changer pour une autre.

Une jeune.

Ne porte point envie à la jeunesse. Le vrai plaisir ne se trouve que dans ces cuisses douillettes et auprès de ce corps qui a encore toute sa fleur. Pauvre vieille ! tout ton fard et tous tes ajustements ridicules n'empêchent pas qu'on ne sente le cadavre qui est dessous.

La vieille.

Va, carogne ! que le cul te puisse choir, quand on sera prêt à prendre du plaisir avec toi ! Qu'au lieu de ce que tu chercheras avec la main, puisses-tu ne trouver qu'un serpent ; et puisses-tu être retirée de force, quand tu te disposeras à donner un baiser.

La jeune.

Hélas ! que deviendrai-je ? Il ne se présente personne ; me voilà seule ; ma mère s'en est allée d'un autre côté. Mais de quoi me sert de dire tout cela ? Ma bonne nourrice, je t'en prie, appelle Roi de queue ; fais-moi cette faveur, je t'en conjure.

La vieille.

Ah ! tu en veux donc tâter, et cela te démange ? Oh ! que tu ne me raviras pas mes plaisirs, et que je saurai bien conserver mes avantages !

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Les répliques ne sont peut-être pas exactement attribuées aux personnages à qui elles appertiennent.

La jeune.

Fais tout ce qui tu voudras, et tiens toi aux aguets comme un chat qui attend une souris ; je sais bien que personne ne s'adressera à toi sans m'avoir caressée.

La vieille.

Si l'on s'adresse à toi la première, ce sera donc pour t'emporter morte.

La jeune.

Tais-toi, vilaine. Ce serait rare.

La vieille.

Tu verras.

La jeune.

Eh ! que peut dire de plus honnête une vieille édentée.

La vieille.

Ce ne sera pas ma vieillesse qui te fera tort.

La jeune.

Et quoi donc ?

La vieille.

Tout ton blanc et ton rouge.

La jeune.

Que me chantes-tu là ?

La vieille.

Et toi ; que regardes-tu ?

La jeune.

Moi, rien.

La vieille.

Pour moi, je chante toute seule en attendant mon ami.

La jeune.

As-tu donc quelque ami ? Si ce n'est ce vieux malotru, le chauve Gérès .

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X

f°188 La vieille.

Tu le verras bientôt, puante ; car il va venir, et ce ne sera pas pour toi.

La jeune.

Si on le laisse faire, je sais bien qui il choisira ; mais je me retire.

La vieille.

Et moi, je te suis, afin de te faire voir que j'en sais plus long que toi.

Un jeune homme. Une vieille. Un homme. Une jeune femme. Le jeune homme.

Ah ! que n'est-il permis de se satisfaire avec un jeune tendron, sans être obligé de caresser auparavant une laide camuse ou une vieille guenipe [sic] ! C'est une chose insupportable à un homme libre.

Le vieille.

Tu as beau dire ; pardi , tu le feras. Nous ne sommes plus au temps de la sotte Carixène . Les lois l'ordonnent : il faut obéir, si tant est que nous soyons sous un gouvernement populaire. Je m'en vais observer tout ce que tu feras.

Un homme.

ô Dieux ! où pourrais-je joindre cette jeune beauté pour qui je soupire et que je suis avec tant de passion depuis le souper.

La jeune.

J'ai trompé cette maudite vieille. Elle a

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levé le pied, parce qu'elle s'est imaginé que je demeurerais au logis. Mais le voilà notre cher ami. Viens, mon cœur ; approche ; allons goûter les plus tendres plaisirs. L'amour m'agite ; tes beaux cheveux frisés m'enlèvent, une ardeur secrète me dévore. Amour ! ô amour ! fais que je puisse posséder en repos cet homme charmant.

Le jeune h.

Et toi, ma belle, hâte-toi de m'ouvrir ta porte ; sinon, je vais tomber à tes pieds. Ah ! que ne suis-je déjà entre tes bras ! ô Cypris ! quelle rage amoureuse répands tu dans mon cœur ! Amour ! Laisse-moi ou fais que cette beauté pleine de charmes vienne dans mon lit. Ouvre-moi, ma chère ; je ne puis exprimer tout ce que je sens ; ouvre, je t'en conjure ; donne moi un baiser. Je souffre mille tourments dans l'ardeur qui me presse pour toi, ma belle toute d'or, beau rameau de Vénus , abeille des Muses , nourrisson des Grâces , petit minois délicieux. Ouvre, baise-moi ; je ne puis exprimer tout ce que je souffre pour toi.

La vieille.

Holà ! qui est-ce qui frappe ? est-ce moi que tu cherches ?

La jeune.

D'où vient-elle ?

La vieille.

Tu as gratté à ma porte.

Le jeune-homme

Que je puisse mourir si j'y ai seulement pensé !

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[?]αφλυσιον2

f°189 La vieille.

Que cherches-tu donc avec ton flambeau ?

Le jeune homme.

Je cherche une homme qui s'appelle Jolivet .

La vieille.

Comment ?

Le jeune h.

C'est sans doute celui que tu attends toi-même qui doit te faire cela.

La vieille.

Par Vénus ! C'est toi-même, que tu le veuilles ou non.

Le jeune h.

Mais ce n'est pas la coûtume qu'on expédie les affaires qui ont plus de soixante ans ; on les remet toujours, pour juger celles qui sont au dessous de vingt.

La vieille.

Cela était bon, mon doux ami, sous les gouvernements précédents ; mais à présent on nous a donné le pas.

Le jeune h.

Bien entendu cependant que chacun n'en fera que ce qu'il voudra.

La vieille.

Tu souperas donc de même, si nous le voulons.

Le jeune h.

Je ne sais ce que tu veux dire ; mais tant y a qu'il faut que j'accole ce tendron.

La vieille.

Après que tu m'auras rendu ce que tu me dois.

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Le jeune h.

Il n'est pas question de cela présentement.

La vieille.

Je sais bien que tu m'aimes. Tu es surpris de me trouver à la porte. Va, va, baise-moi.

Le jeune h.

Ma mie, j'ai peur de ton galant.

La vieille.

Quel galant ?

Le jeune h.

Le plus respectable de tous les graveurs.

La vieille.

Et qui est-ce donc ?

Le jeune h.

Celui qui grave des lampes sur les sépulcres. Va-t-'en, de peur qu'il te ne surprenne sur le pas de la porte.

La vieille.

Je devine ton intention.

Le jeune-h.

Et moi la tienne.

La vieille.

Par Vénus ! puisque le sort me le donne, je ne le laisserai pas échapper.

Le jeune-h.

Tu rêves, ma bonne mère.

La vieille.

Tu te moques toi-même. Je te mènerai à mon lit.

Le jeune h.

Hélas ! Pourquoi achetons-nous des grapins pour tirer les seau du puits ? Il n'y aurait qu'a attacher cette vieille

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f°190

au bout de la corde, pour repêcher tous les seaux du monde.

La vieille.

Cesse de railler, et suis-moi.

Le jeune h.

Pourquoi m'entraines-tu ? Ai-je quelque droit à payer ?

La vieille.

Oui, par Vénus ; et je me plais infiniment à coucher avec ces jeunes-gens là.

Le jeune h.

Et moi, il me déplait infiniment de coucher avec les vieilles. Non je n'en ferai rien.

La vieille.

Ah ! Tu résistes ! voilà de quoi te contraindre.

Le jeune h.

Qu'est-ce ?

La vieille.

C'est le décret qui ordonne que tu viendras avec moi.

Le jeune h.

Dis-moi ce qu'il porte.

La vieille.

Il porte en propres termes : Les femmes ont résolu, que si un jeune-homme est amoureux d'une jeune femme, il ne pourra en jouir qu'après avoir biscoté une vieille ; et s'il ne veut pas rendre ce devoir aux vieilles, il sera permis aux vieilles de le prendre de force et l'emmener où bon leur semblera.

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(c) Les marchands étaient dispensés du service de la guerre.

(d) Il leur donnait ses filles à besogner , jusqu'à épuisement.

X

Le jeune h.

Hélas ! que deviendra-je ?

La vieille.

Il faut obéir aux lois.

Le jeune homme.

Mais si quelqu'un de mes voisins me vole, ou si un ami a besoin de mon secours ?

La vieille.

On ne volera plus rien : tout est en commun, et du reste tout le monde est ami.

Le jeune h.

A propos. Je dois prêter le serment ; il faut que je comparaisse.

La vieille.

Tout cela ne sert de rien.

Le jeune h.

Mais si je disais que je suis (c) marchand ?

La vieille.

Je me moque de tout cela.

Le jeune h.

Que faut-il donc faire ?

La vieille.

Il faut me suivre et venir chez moi.

Le jeune h.

C'est donc une nécessité ?

La vieille.

Oui, pareille à celle que Diomède imposait à ses hôtes. (d)

Le jeune h.

Tu n'as donc qu'à faire provision de marjolaine et de feuilles de vigne, de bandelettes et d'huile, et mettre une coquille d'eau pure à la porte.

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747

Il y a erreur dans ces personnages.

f°191 La vieille.

Ne veux-tu point, avec tout cela, que j'achête aussi une couronne ?

Le jeune h.

Et une couronne, et des cierges, car tu vas tomber morte.

La jeune femme.

Où traines-tu ce jeune homme ?

La vieille.

C'est mon amant que je mène chez moi.

La jeune.

Tu n'es point sage. Hélas ! le pauvre innocent ! il n'a pas l'âge de coucher avec toi : tu serais sa mère. Enfin, si la loi s'exécute, vous allez remplir la terre d'Œdipes.

La vieille.

Voyez donc l'insolente, qui ose murmurer contre les lois. Je te châtierai bien.

Le jeune h.

Ma douce amie, au nom de Jupiter sauveur, détourne, si tu peux, cette maudite vieille. Je te promets en récompense, dès ce soir un gros et long remerciêment.

Une autre Vieille. Le jeune homme. Une troisième vieille.



L'autre vieille.

Parle donc : où entraines-tu cet homme ? au mépris de la loi ? C'est avec moi qu'elle ordonne qu'il couchera.

Le jeune h.

Hélas ! que je suis malheureux ! D'où

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748

X

s'est attirée cette autre vieille plus abominable encore que la première ?

La vieille.

Marche, marche !

Le jeune h.

Ne permets pas je t'en conjure que je sois entrainé par une.....

La vieille.

Ce n'est pas moi qui t'entraine : c'est la loi.

Le jeune homme.

Ah ! l'horreur ! c'est un spectre qui n'est que sang et pourriture.

La vieille.

Viens, mon ami, et ne raisonne point tant.

Le jeune h.

Laisse-moi un peu aller aux commodités pour me rafraîchir entreprendre courage. Sinon, il arrivera malheur de la crainte où je me trouve.

La vieille.

Ne crains rien ; viens au logis : tu chieras là.

Le jeune h.

J'ai bien peur que ce ne soit plus que je ne voudrais. Laisse-moi, je t'en prie. J'aime mieux te donner deux cautions.

La vieille.

Je ne veux point de cautions.

Autre vieille.

Où vas-tu donc avec cette femme ?

Le jeune h.

Je ne vais point : on m'entraîne. ô qui que tu sois qui viens à mon secours : que je t'ai d'obligation ! ô Hercule ! ô Pan ! ô

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f°192

tous les corybantes ! ô Castor et Pollux ! C'est encore pis. Qui es-tu donc ? Ne serais-tu point un singe barbouillé de céruse, ou quelque vieux cadavre resuscité ?

La dernière vieille.

Ne raille point, mais suis-moi.

L'autre vieille.

C'est ici, c'est ici : je ne te laisserai point aller.

La précédente.

Ni moi non plus.

Le jeune h.

Vous me disloquerez, malheureuses ?

La 1re.

La loi ordonne que tu me suives.

L'autre.

Oui, supposé qu'il ne se présente point d'autre vieille plus laide.

Le jeune h.

Et si vous me démembrez, comment voulez-vous que je puisse enfin parvenir à jouir de la belle que vous savez ?

La 1re.

C'est ton affaire ; mais il faut commencer par moi.

Le jeune h.

Dites-moi donc laquelle des deux il faut que je satisfasse pour en être quitte.

La 1re.

Je ne sais, vraiment ! Viens à moi.

Le jeune h.

Fais donc que celle-ci me laisse.

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X

X

L'autre.

C'est à moi qu'il faut venir.

Le jeune h.

Pardi , je ne puis, si l'autre ne me lâche.

La 1re.

Par ma foi, je n'en ferai rien.

L'autre.

Ni moi non plus.

Le jeune h.

Vous n'aurez pas été propres à être batelières de passage.

La 1re.

D'où vient ?

Le jeune h.

Vous auriez déchiré les passants à force de les tirailler.

L'autre.

Tais-toi, et marche.

La 1re.

Oui, chez moi.

Le jeune h.

Me voici à peu près dans la situation où le décret de Cannonus voulaient que fussent les criminels en répondant sur faits et articles ; je suis entre deux satellites impitoyables qui me tiennent par le milieu du corps et veulent que je les repasse toutes deux. Croyez-vous donc que je puisse ramer des deux côtés ?

La 1re.

Tu les feras à merveille, quand tu auras

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f°193

mangé un bon plat de truffes.

Le jeune h.

Hélas ! me voilà donc enfin entraîné jusqu'à la porte.

La vieille.

Tu n'as rien à craindre, si tu tombes ; je tomberai avec toi.

Le jeune h.

Par tous les Dieux ! que l'une de vous me laisse. Pour un mal, encore patience ; mais deux, c'est trop.

La vieille.

Par Hécate ! que tu le veuilles ou non, ce sera moi qui t'aurai la première.

Le jeune h.

Ah ! malheureux que je suis, et trois fois malheureux ! quoi ! faut-il donc que je passe la nuit entière à satisfaire les désirs insatiables de cette vieille carogne ! et puis qu'il me faille encore tomber dans les bras d'une autre dont les joues ridées pendent comme des bouteilles ! Ah ! quel horrible destin : quel malheur est le mien ! ô Jupiter sauveur ! ne suis-je pas l'homme du monde le plus misérable qui dois vivre malgré moi avec des monstres de cette sorte ! Je suis mort si pareille aventure m'arrive souvent avec ces puantes carcasses. Il n'y aura qu'à m'ensevelir à l'entrée de leur caverne ; leur couvrir le corps de poix comme un cercueil, et leur sceller

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Il y a ici une lacune dans le texte. Elle contenait sans doute le dénouement.

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les pieds dans le plomb : ce sera un tombeau tout fait .



Une servante et son maître. Le chœur . La servante.

Heureux le peuple ! heureuse moi-même, heureuse ma maîtresse et vous toutes qui êtes sur vos portes, et vous tous nos voisins ! que notre bonheur est grand ! Je ne suis pas mal, moi qui ne suis qu'une servante. Je me suis parfumé la tête d'essences, mais d'essences, ô Jupiter ! qu'elles étaient admirables ! J'ai bien mieux fait encore : je me suis embaumée d'un vin excellent de Thase Cela demeure longtemps dans la tête ; et les autres parfums se dissipent aussitôt. Oh ! que le vin vaut bien mieux ! Verse, verse tout pur ; cela fait plaisir pendant toute la nuit ; mais prends du meilleur et de celui qui sent le mieux. Mesdames , ainsi enseignez-moi mon maître. Ou trouverai-je le mari de celle qui m'a acheté ?

Le chœur.

Tu n'as qu'à demeurer là : tu le verras bientôt.

La servante.

Vous avez raison ; le voilà qui s'en va souper. O mon maître ! mon cher maître que vous êtes heureux !

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f°194 Le maître.

Moi ?

La servante.

Oui, vous, si jamais homme le fut. En effet, n'est-ce pas être le plus favorisé de la fortune qui soit au monde, que d'être le seul, parmi plus de trente mille hommes, qui n'ayez pas encore soupé.

Le chœur.

Voilà un bonheur d'une rare espèce !

La servante

Où allez-vous donc ?

Le maître.

Je vais souper.

La servante.

Par Vénus ! vous êtes le dernier de tous qui vous en avisiez. Mais consolez-vous ; madame m'a chargée de vous prendre et d'emmener avec vous ces fillettes. On nous a mis à part de ce bon vin de Chio et bien d'autres bonnes choses. Marchez donc et vous dépêchez. Ceux d'entre les spectateurs qui sont bien intentionnés pour nous et ceux d'entre les juges qui ne sont point priés ailleurs peuvent venir avec nous ; nous leur servirons de tout à discrétion. Parle donc hardiment, ma belle enfant, et invite ces vieillars de bonne grace. Dis-leur qu'ils trouveront leur souper tout prêt, s'ils se donnent la peine d'aller chez eux. Pour moi, je m'en vais souper, et je prends un flambeau pour

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C'est le chœur qui reprend.

voir à me conduire. Qu'attendez-vous donc, mon maître ? Que ne marchez-vous avec ces drolesses ? Pendant que vous descendez, je vais fredonner un petit prélude de souper.

Le chœur.

J'ai un mot à dire à messieurs les juges pour supplier les plus sages d'entre eux de ne pas oublier de m'être favorable ; et ceux qui aiment à rire de me juger en riant ; c'est à dire que peu s'en faut que je ne les prie tous de m'accorder leur approbation. Je le conjure que le premier rang que le sort m'a donné ne me fasse point de tort, et qu'ils ne fassent point comme ces méchantes catins , qui ne se souviennent que des derniers qui leur ont troussé la cotte . Qu'ils ne se parjurent pas, je les en supplie, et qu'ils se souviennent qu'ils sont engagés à porter un jugement équitable. Il est temps de marcher, mes amies, allons souper en dansant un branle Candie. Fais briller tes patins blancs , en remuant les pieds en cadence.

Demi-chœur.

Voyez si ce mouvement de cuisses et de reins ne marque pas la mesure, au plus juste. Allons souper : un regal magnifique nous attend : Rôti, bouilli, chair et poisson, lamproies, écrevisses, ragoûts de toutes les manières, sauces à l'ail, sauces douces, cailles, mauvis, pigeons, poulardes, alouettes

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f°195

bisets, levrauts, moutarde et ponce pierre. Et toi qui entends tout cela, prends vite un plat ; frotte-toi de poussière, pour essuyer l'huile de dessus ton corps et va-t' en souper d'un bon œuf dur.

Demi-chœur.

J'entends branler la machoire.

Chœur.

Haut-là, haut ! Bon, fort bien ! Nous soupirons. Bon, heut, fort bien ! Victoire ! Victoire ! Bon, fort bien ; fort bien !

Fin de l'assemblée des femmes.